And we laugh
But death passes by
In its scarf of shade
And in the deep furrows
A beast, afraid
Struggles to get free
Flee across the garden to where the gate yawns wide
But—someone has just entered
Not daring to utter a sound
The moon is swollen with fluid
At night the clouds set sail
I listen for the hour to chime
And I can hear
The ending of another tale
[MP]
Près de la route et du petit pont
Mec
La face des têtes
Idoles
Dans un coin où passe une voiture
Tout dort
Une minute à peine
Et je suis là
Les yeux penchés sur la caricature
Un poing sur la réalité bien pleine
Hélas que tout est loin
Les numéros s’en vont
Sur la planche où saignait un nom de quelques lettres
Mercredi
Vent crevé
Le trou perce la date
Et l’on passe à travers sans s’en apercevoir
Les taches ont vieilli sur le pont peint en vert
Et les arbres qui passent
Jamais sur le chemin de trace ou de revers
Un homme qui se hâte
Near the Road and the Small Bridge
Mac
The face of heads
Idols
In a corner the sound of a car
Everything’s asleep
Barely a minute
And here I am
Eyes poring over a caricature
A fist on full-blown reality
Damn, it’s all so far
The numbers drift away
On the board where the few letters of a name bleed
Wednesday
Punctured wind
The hole pierces the date
And one passes through without batting an eye
The stains have aged on the green-painted bridge
And the trees passing by
On the way never a trace or reverse
A man who can’t wait
[MP]
L’Amour dans la boutique
Tout ce qui s’est passé glisse dans la pénombre
C’est ce carré au sol qui marque la limite et le nombre
C’est un peu de soleil
Chaud derrière la tête
C’est un verre brisé
La poussière ou les bulles de l’air montent sur la cloison
Sortent sur le palier
L’amour se vend dans la boutique
Mais cette forme d’ombre ou blanche ou encore qui ne bouge pas sur la tenture
À l’angle plus étroit
Qui est-ce
Love in the Shop
All that’s happened slides into half dark
It’s this ground-floor square which marks the limit and the count
It’s a little sunlight
Hot behind the head
It’s a broken glass
Dust motes or air bubbles rise over the screen
Come out on the landing
In the shop love is sold
But this shape of shadow or white or more motionless against the drapes
In the narrowest corner
Who is it
[RW]
Saveur pareille
En face de mon œil la corne du crochet où se suspend l’enseigne
Au bout d’un plus long bras
Que toutes les fenêtres s’éclairent à la fois
Que la lune frappe plus fort aux volets de la rue
Que les plaques de plâtre avec les lettres tombent
La pendule a sonné
L’eau a jailli du timbre
Et si quelqu’un hésite encore à remonter
Ce n’est pas encore l’heure
Il n’est pas assez tard
Et pour que l’ombre meure
Il reste
Toujours avec cette fraîcheur et surtout ce goût de cendres sur la langue et contre la nuit
Same Taste
Level with my eye the hook’s horn from which the signboard hangs
At the end of a longer arm
Let all the windows blaze at the same time
Let moonlight knock harder against the shutters in the street
Let the plaster plaques inscribed with letters fall
The clock has struck
Water spurted from the chime
And if someone still hesitates to go back up
It is not yet time
It is not late enough
And for the shadow to die
He remains
Always with this freshness and especially this taste of ashes on the tongue and against the night
[RW]
Quelque part
À présent la ruelle est refermée par la lettre majeure de l’enseigne que le vent rabattait sans cesse contre l’arbre du coin de la forêt à vendre.
Le vent en tourbillons aigris garnit le fond de la clairière. Les passants mal logés sont saisis par le froid. Les travailleurs de l’art sont morts la nuit dernière. Maintenant on ne passe plus qu’en courant à cet endroit. C’est le pont, plus petit qu’une enjambée, qui sonne. Et les lourds souliers battent le sol, y restent pris et se reforment à chaque pas. C’est loin de la ville et haut dans l’air. Plus bas la terre équivoque s’étale. Lentement le regard s’aiguille vers cette région inconnue où les couleurs ont été depuis longtemps déteintes par la pluie, les brouillards et le vent.
Poussières du désert sur les routes fécondes.
Les mûres saignent au bord du ciel où grimpent les épines. La couronne du monde enserre le front torturé du couchant.
La haie vive qu’on ne peut pas franchir flambe et brûle les yeux, les mains, l’âme inquiète et lâche qui s’avance.
Mais au croisement des quatre routes, des quatre membres—quand les noms sont portés sur le haut de la croix—on trouve pour toujours, après l’angoisse du passage le plus serré, le plus étroit, l’arrêt du calme et du repos dans la blancheur de l’étendue et le silence.
Somewhere
For now the alley is closed off by the principal letter on the sign that the wind slapped ceaselessly against the tree in the corner of the forest for sale.
The wind in embittered swirls lines the depths of the clearing. The poorly lodged travelers are seized by cold. The craftsmen died last night. Now people pass through this place only at a run. That ringing comes from the bridge, shorter than a stride. And heavy shoes pound the ground, remain stuck, and are reshaped with every step. It’s far from the city and high up in the air. Down below spreads the equivocal earth. Eyes focus slowly on that unknown region where colors have long been faded by rain, fog, and wind.
Dust of deserts on fertile roads.
Brambles bleed at the edge of the sky where thornbushes climb. The crown of the world hugs the tortured brow of sunset.
The living bush we can’t get over flares up, singes our eyes, our hands, our timid, cowardly soul inching forward.
But at the meeting of the four roads, the four limbs—when names are borne at the top of the cross—after the anxiety of the tightest, straitest passage, we always find an oasis of calm and repose in the whiteness of the expanse, the silence.
[MP]
Le Nouveau venu des visages
Contre la glace éteinte les têtes se retournent
La carte de visite pivote au bout des doigts
C’est la girouette qui grince pour indiquer la route au vent des ailes
Mais le nom de l’enseigne qui y est écrit on ne le voit pas
Celui qui entre revient avec la marée montante des faubourgs
Dans la dernière maison après les terrains vagues et avant la campagne saine et propre sans détours
Le café c’est un nuage à l’
ombre plein de voix
Où le passant se glisse entre l’odeur et le froid
Contre la glace éteinte les têtes se retournent
La nuit suit son chemin
Mais quelqu’un s’en détache et entre
Toutes les têtes se retournent pour deviner le nom approximatif de ce nouveau visage
The Newest Face
Against the unlit mirror heads turn
The calling card pivots on fingertips
It’s the weathervane squeaking to show the winged wind its path
But no one sees the name written on the sign
The man who enters brings back the rising tide of suburbs
In the last house after the empty lots and before the clean, healthy countryside, so direct
The café is a dark cloud full of voices
Where the traveler slips between odors and the chill
Against the unlit mirror heads turn
Night follows its course
But someone stands out from it and enters
All heads turn to guess the approximate name of this new face
[MP]
L’Ombre et l’image
Si j’ai ri ce n’est pas du monde éclatant et joyeux qui passait devant moi. Les têtes penchées ou droites me font peur et mon rire aurait changé de forme en une grimace. Les jambes qui courent tremblent et les pieds plus lourds manquent le pas. Je n’ai pas ri du monde qui passait devant moi—mais parce que j’étais seul, plus tard, dans les champs, devant la forêt énorme et calme et sous les voix qui, dans l’air endormi, se répondaient.
Shade and Image
If I laughed, it wasn’t at the brilliant, joyful world parading before me. Heads, bent or straight, terrify me and my laugh would have curdled into a grimace. Running legs wobble and heavier feet miss their step. I didn’t laugh at the world parading before me—but because I was alone, later, in the fields, facing the vast, calm forest, beneath voices calling across the dormant air.
[MP]
Après-midi
Au matin qui se lève derrière le toit, à l’abri du pont, au coin des cyprès qui dépassent le mur, un coq a chanté. Dans le clocher qui déchire l’air de sa pointe brillante les notes sonnent et déjà la rumeur matinale s’élève dans la rue; l’unique rue qui va de la rivière à la montagne en partageant le bois. On cherche quelques autres mots mais les idées sont toujours aussi noires, aussi simples et singulièrement pénibles. Il n’y a guère que les yeux, le plein air, l’herbe et l’eau dans le fond avec, à chaque détour, une source ou une vasque fraîche. Dans le coin de droite la dernière maison avec une tête plus grosse à la fenêtre. Les arbres sont extrêmement vivants et tous ces compagnons familiers longent le mur démoli qui s’écrase dans les épines avec des rires. Au-dessus du ravin la rumeur augmente, s’enfle et si la voiture passe sur la route du haut on ne sait plus si ce sont les fleurs ou les grelots qui tintent. Par le soleil ardent, quand le paysage flambe, le voyageur passe le ruisseau sur un pont très étroit, devant un trou noir où les arbres bordent l’eau qui s’endort l’après-midi. Et, sur le fond de bois tremblant, l’homme immobile.
Afternoon
In the morning that comes up behind the roof, in the shelter of the bridge, in the corner of the cypresses that rise above the wall, a rooster has crowed. In the bell tower that rips the air with its shining point, the notes ring out and already the morning din can be heard in the street; the only street that goes from the river to the mountain dividing the woods. One looks for some other words but the ideas are always just as dark, just as simple and singularly painful. There is hardly more than the eyes, the open air, the grass and the water in the distance with, around every bend, a well or a cool basin. In the right-hand corner the last house with a larger head at the window. The trees are extremely alive and all those familiar companions walk along the demolished wall that is crushed into the thorns with bursts of laughter. Above the ravine the din augments, swells, and if the car passes on the upper road one no longer knows if it is the flowers or the little bells that are chiming. Under the blazing sun, when the landscape is on fire, the traveler crosses the stream on a very narrow bridge, before a dark hole where the trees line the water that falls asleep in the afternoon. And, against the trembling background of the woods, the motionless man.
[LD]
Mouvement interne
Sa face écarlate illumine la chambre où il est seul. Seul avec son portrait qui bouge dans la glace. Est-ce bien lui? Serait-ce l’œil d’un autre? Il n’en aurait pas peur. Son pied manque le sol et il avance en éclatant de rire. Il croit que cette tête parle—celle qu’il a devant lui, ivre, les yeux ouverts. Le plafond s’abaisse, les murs vont éclater et il rit. Il rit au feu qui lui chauffe le ventre; à la pendule qui bat comme son cœur. La chambre roule—ce bateau dont le mât craquerait s’il faisait plus de vent. Et, sans s’apercevoir qu’il tombe, sur le lit où il va s’endormir, il croit encore rêver que les vagues l’emportent. Trop loin. Il n’y a plus rien que le rire idiot du réveil et le mouvement inquiétant de la porte.
Inner Motion
His scarlet face lights the room where he is alone. Alone with his portrait which moves in the mirror. Is it indeed him? Might it be the eye of somebody else? It wouldn’t frighten him a bit. His foot makes a misstep and he advances bursting into laughter. He thinks this head is laughing—the one facing him, drunk, eyes open. The ceiling sinks, the walls are about to burst and he laughs. He laughs at the fire in his belly, at the clock that beats like his heart. The room lists back and forth—this ship whose mast might well snap in a stronger wind. And without realizing he’s falling, on the bed where he’ll soon go to sleep he believes he’s still dreaming that the waves are bearing him away. Too far away. All that remains is the idiotic laugh of the alarm clock and the unsettling creak of the door.
[RS]
Verso
La pièce dans le courant d’air
Sous la flamme qui se répand
Dans la ville endormie
Près des arbres mouvants
Du mur de pierres
Au bout du chemin
qui entoure la terre
C’est là
la tête penchée au dehors
les rayons de soleil près de la chevelure
le visage noyé
les larmes
Toutes les raisons de ne plus croire à rien
Les mots se sont perdus tout le long du chemin
Il n’y a plus rien à dire
Le vent est arrivé
Le monde se retire
L’autre côté
Verso
The room in the draught
Under the flame which spreads
In the sleeping town
By moving trees
Of the stone wall
At the end of the road
which circles the earth
It’s there
head leaning out
sunbeams near the wave of hair
drowned face
tears
All the reasons not to believe in anything anymore
Words lost and scattered all along the path
There’s nothing left to say
The wind rises
The world slips away
The other side
[RW]
La Langue sèche
Le clou est là
Retient la pente
Le lambeau clair au vent soulevé c’est un souffle
et celui qui comprend
Tout le chemin est nu
les pavés les trottoirs la distance le parapet sont blancs
Pas de goutte de pluie
Pas une feuille d’arbre
Ni l’ombre d’un habit
J’attends
la gare est loin
Pourtant le fleuve coule des quais en remontant
la terre se dessèche
tout est nu tout est blanc
Avec le seul mouvement déréglé de l’horloge
le bruit du train pa
ssé
J’attends
Dry Tongue
The nail is there
Holds the slope back
The bright shred lifted in the wind is a breath
and the one who understands
The whole road is naked
the pavingstones the sidewalk the distance the parapet are white
Not a drop of rain
Not one leaf of a tree
No shadow of a coat
I wait
the station is far away
Yet the rising river flows from the quays
the earth dries out
all is naked all is white
With only the clock’s inaccurate movement
the noise of the train that passed
I wait
[MH]
Adieu
La lueur plus loin que la tête
Le saut du cœur
Sur la pente où l’air roule sa voix
les rayons de la roue
le soleil dans l’ornière
Au carrefour
près du talus
une prière
Quelques mots que l’on n’entend pas
Plus près du ciel
Et sur ses pas
le dernier carré de lumière
Goodbye
The glow farther than the head
The heart’s leap
On the slope where the air rolls its voice
the spokes of the wheel
the sun in the rut
At the crossroads
near the hill
a prayer
A few words unheard
Closer to the sky
And in his footsteps
the last square of light
[GOB]
Détresse du sort
J’interroge la porte ouverte
sur le mur blanc
J’interroge le toit
Et le champ incliné
derrière la maison
Une main enveloppe la terre entre ses doigts et la lance aux
diverses couleurs du ciel qui est ici d’un roux de lièvre
Tous les autres animaux détalent vers l’orient
plus bas
Seul je reste regardant en l’air venir des véhicules
pleins par des chemins encore impraticables
L’hiver ce sont des torrents où l’on entend sombrer des
bateaux en détresse et gémir le chœur des naufragés
Pierre Reverdy Page 4