Mais le soleil persiste. Les branches des arbres s’assoupissent quand il fait noir sur la terre.
Quand l’atmosphère se raffermit et vibre, les yeux verts clignotent aux rayons. Le cœur renvoie leur sang aux âmes matérielles. La pierre arrête le sentier rebattu des pas éternels d’une lutte inégale et stérile. Mais devant l’inutile essor le pauvre, souverain de lui-même, gardera la fierté du silence.
Tip of the Wing
Just as you are, I love you totally, he would say.
With these lovers of the chained ideal, one quickly arrives at the fatigue of extinguished appetites. The moon has nourished so many men who have bequeathed us their disgust.
But the sun persists. The branches of the trees become supple when it gets dark on earth.
When the atmosphere hardens and vibrates, the green eyes blink at the rays. The heart sends their blood back to the material souls. The stone stops the beaten path of the eternal steps of a sterile and unequal strife. But faced with the pointless surge, the poor man, sovereign of himself, will keep the pride of silence.
[JA]
Messager de la tyrannie
Il crache des étincelles sur la nuit, de la cendre, de l’amour, des éclairs, des ailes cassées, de la haine, des étoiles et des pièces d’or qui s’éloignent. Il crache les soupirs du remords sur la nuit. Il prend l’homme au souffle du silence à bras-le-corps et le renverse. Il lui enfonce le silence dans la gorge. Et, soit dans les villes fermentées, les villes rouges où dort à chaque carrefour un puits profond, où les passants laissent des traînées lumineuses dans l’ombre; soit dans les campagnes mal meublées de vagues habitants; soit dans les déserts sans espoir où n’entrera jamais personne, il sème le désir dans l’air et les esprits. Les hommes sont jetés à la mer d’un seul somme. À chaque porte entrebâillée, à chaque vitre où la lueur frissonne on peut écouter ce qu’il dit, on peut entendre battre les coups sourds de l’angoisse.
Tout est serré dans cette main qui jamais ne pardonne. Tout est dit et tout est arrêté au même compte. Un jour tu fermeras ton œil à la lumière de la nuit. Toutes ces lampes dans le soir. Tous ces chemins perdus qui tournaient dans l’aurore. Tous ces feux détachés des bois du firmament. Et tous les rêves morts qui
palpitent encore. Tout sera recouvert par les feuilles de plomb, par les rires cuivrés des jours que le temps couve. Puis le feu éternel brûlera ton passé, ton passé qu’une main sacrilège déchire. Alors les corbeaux insensés dépècent le ciel gris. Les feuillets noirs sautés s’écornent dans le livre; le livre où les accords de ton temps sont inscrits. Il ne reste plus rien que la salive noire, ruisselant sur la nuit, et la haine, l’amour, l’or, le désir de l’or, la liberté sans ailes, la morsure contre les chaînes. Et, dans le blanc de l’œil, du cœur, au verso de la vérité la force, la force qui pèse et qui tue, toute la force.
Messenger of Tyranny
He spits sparks on the night, cinders, love, lightning, broken wings, hate, stars and gold coins which hasten away. He spits sighs of remorse on the night. At the breath of silence, he grapples with man and knocks him over. He rams the silence down his throat. And, whether in the fermented cities, the red cities where a deep well sleeps at every intersection, where the passersby leave a luminous trail in the shadow; whether in open country sparsely furnished with vague inhabitants; whether in hopeless deserts no one will ever come, he sows desire in the air and in people’s minds. Men are thrown into a sea of a single night’s sleep. At each half-open door, at each windowpane where the gleam shivers one can overhear what he says, one can hear the dull blows of anguish.
Everything is clenched in that hand that never pardons. Everything is said and everything is set down
under the same heading. One day you will shut your eye to the light of night. All these lamps in the evening. All these lost paths that turn in the dawn. All those fires falling from the woods of heaven. And all the dead dreams that are still beating. Everything will be covered with leaves of lead, with copper laughs of days time is hatching. Then the eternal fire will burn your past, your past torn by a sacrilegious hand. Whereupon the insane ravens dismember the gray sky. The black, skipped pages in the book get dog-eared; the book wherein the chords of your life are inscribed. Nothing is left but the black saliva, streaming in the night, and hate, love, gold, the desire for gold, the freedom without wings, the biting against chains. And, in the white of the eye, of the heart, on the reverse side of truth, force, the force that weighs down and kills, the whole force.
[JA]
Plus lourd
On attendait que l’homme étendu en travers du chemin se réveillât. La courbe de la nuit s’arrêtait à la chaumière encore éclairée, au bord du pré, devant la forêt qui fermait ses portes. Toute la fraîcheur au dedans. Les animaux n’étaient là que pour animer le paysage pendant que tout le reste marchait.
Car tout marchait, sauf les animaux, le paysage et moi, qui étais, avec cette statue, plus immobile que l’autre, là-haut, sur le piédestal des nuages.
Heavier
They waited for the man stretched out across the road to wake up. The curve of the night stopped at the thatched cottage which was still lit up, at the edge of the meadow, in front of the forest which was closing its gates. All the freshness inside. The animals were there only to enliven the landscape while all the rest walked.
For everything was walking, except the animals, the landscape and me, who with that statue, more immobile than the other one, was up there, on the pedestal of clouds.
[JA]
Ça
Les quelques raies qui raccourcissent le mur sont des indications pour la police. Les arbres sont des têtes, ou les têtes des arbres, en tout cas les têtes des arbres me menacent.
Elles courent tout le long du mur et j’ai peur d’arriver à l’endroit où l’on ouvre la grille. Sur la route mon ombre me suit, oblique, et me dit que je cours trop vite. C’est moi qui ai l’air d’un voleur. Enfin, près du petit bois d’où sort le pavillon, je vais crier, je crie mais des pas tranquilles me rassurent. Et quelqu’un vient m’ouvrir. Par la porte j’aperçois des amis qui sont en train de rire.
Peut-être est-il question de moi?
That
The few stripes that foreshorten the wall are indications for the police. The trees are heads, or the heads trees, in any case the heads of the trees threaten me.
They run the whole length of the wall and I’m afraid of arriving at the place where the grating is opened. On the highway my shadow follows me, oblique, and tells me I’m running too fast. It’s I who look like a thief.
Finally, near the little wood from which the villa emerges, I’m going to yell, I do yell, but calm footsteps reassure me. And someone comes to let me in. Through the doorway I notice friends who are laughing.
Perhaps about me?
[JA]
...S’entre-bâille
Du triangle des trottoirs de la place partent tous les fils et la faux de l’arc-en-ciel, brisée derrière les nuages.
Au milieu celui qui attend, rouge, ne sachant où se mettre.
Tout le monde regarde et c’est au même endroit que le mur découvre sa blessure.
La main qui ferme le volet s’en va, la tête que coupe le rayon ne tombe pas—et il reste cette illusion qui attirait, au même instant, tous les regards vers ce drame qui se jouait, face au couchant, sur la fenêtre.
Le Pavé de cristal
À côté, un mouvement léger trouble les murs.
Dans cette chambre bleue, sans porte ni fenêtre, une lampe s’allume nuit et jour.
Sur la table on entend courir les mains—le bruit s’allonge—et le temps passe autour, sans rien changer.
Et maintenant quelqu’un arrive, quelqu’un attend sur le palier.
Celui qui s’arrête et écoute—celui qui vit tout seul dans la chambre à côté.
...Is Ajar
From the triangle of the sidewalks of the square all the wires start, and the scythe of the rainbow, broken
behind the clouds.
In the center the one who waits, blushes, not knowing where to stand.
Everyone is looking and in that same place the wall reveals its wound.
The hand that closes the shutter disappears, the head cut by the ray doesn’t fall—and there remains that illusion which at the same moment drew everyone’s eyes toward the drama that was being enacted, opposite the sunset, against the window.
[JA]
The Crystal Paving Stone
Next door, a slight movement disturbs the walls.
In this blue room, without window or door, day and night a lamp turns on.
On the table the sound of running hands growing ever more insistent, and time makes its way around it, changing nothing.
And now someone is arriving, someone is waiting in the hall.
He who stops to listen—he who lives all alone in the next-door room.
[RS]
D’Une autre rive
Un être qui n’aurait jamais connu son cœur—quelqu’un qui n’en aurait pas l’air.
Il pleure.
—Vous avez brisé mon miroir.
—Pourtant je n’ai fait que crier.
—Vous avez crié trop fort et vous avez brisé mon miroir, les bambous et cette tige encore plus mince que j’aimais. Vous avez brisé son sourire.
La face grimaçante se détourne, et, de l’autre côté de l’eau, une forme très blanche entre les arbres verts qui bougent.
—Elle n’est plus prise dans ton miroir, ni cachée derrière la fumée trop noire de ta pipe.
Relève un peu ta rame et, sur l’eau, allonge les rides mouvantes du sourire.
From Another Shore
A being that would have never known its heart—someone who wouldn’t seem to.
He weeps.
—You’ve broken my mirror.
—But all I did was yell.
—You yelled too loud and you broke my mirror, the bamboos and that even more slender stem that I loved. You’ve broken its smile.
The grimacing face turns away, and, from the other side of the water, a very white figure enters the green trees which stir.
—She’s no longer caught in your mirror, nor hidden behind the too-black smoke of your pipe.
Raise your oar a little and, on the water, extend the trembling creases of the smile.
[JA]
Globe
Où ai-je vu le comédien, le musicien l’homme de Dieu.
Ce n’était qu’un profil qui s’abattait sur la muraille. Une ombre. Nous étions dehors et il pleuvait. Alors mêlées à la pluie on distingua quelques étoiles et un petit enfant tendait sa main.
Quelqu’un cria dans la rue, derrière un volet parce qu’il pleuvait, et tout s’évanouit.
Pas même la nuit, ni l’homme, ni Dieu.
Pas même l’enfant ni les étoiles.
Globe
Where was it that I saw the actor, the musician the man of God.
It was but a profile cast upon the wall. A shadow. We were outdoors and it was raining. We then caught sight of several stars mixed in with the rain and a small child extended its hand.
Someone shouted in the street, from behind a shutter because of the rain, and everything vanished.
Not even the night, or the man, or God.
Not even the child or the stars.
[RS]
Et s’en aller
Pendant que les éclairs luisants rayaient l’orage les voix dans les maisons prenaient un autre son.
La bouche ouverte au vent, la porte que la main pousse et qui se détache, le tourbillon de flamme et l’eau qui tombe à verse—le refrain.
La vitre est éclairée comme un visage—qui se cache et revient. Dans les rideaux, le mouvement du temps et l’esprit qui se lasse quand la pendule saute les heures en écoutant.
Il y a des gens venus de partout et qui parlent—
les têtes ramenant l’esprit qui se souvient—et le ciel, qui descend plus lourd sur l’arbre qui se dresse, ouvre une porte basse par où tombe le soir.
Les éclairs sont restés debout sur le fond sombre—les têtes remuées en rond près des rideaux et les visages éclairés contre la vitre—les yeux ouverts qui n’ont jamais fini de regarder.
And to Take One’s Leave
While the bright bolts of lightning streaked the storm, the voices in the houses took on another sound.
The mouth open to the wind, the door pushed open by a hand and falling from its hinges, the vortex of flame and water pouring down—the refrain.
The windowpane is lit up like a face—which goes into hiding and returns. In the curtains, the movement of time and the mind tiring of listening to the clock skipping hours.
People have come from all over and are talking—their heads bringing back memory to the mind—and the sky, weighing more heavily on the tree that rises upward, opens a door below through which night falls.
The lightning bolts remain standing on a ground of darkness—the heads turning this way and that near the curtains and the faces lit up against the windowpane—the eyes open, having never had their fill of sight.
[RS]
Numéros vides
Je crois me rappeler qu’en comptant bien il n’y avait pas plus de douze numéros sur la façade. Et même je revois le deux un peu plus à droite que les autres. Écrit à la main, une grande main que je n’aurais pas voulu voir reparaître, il semblait vouloir franchir la haie vive du balcon comme un cheval cabré. Le deux! Tous les autres se détachaient moins bien. Mais il y avait encore le visage immobile derrière le volet et la prunelle bleue qui restait indécise.
Tout à coup une clarté nouvelle détourna l’attention des passants. Une porte s’ouvrait, au fond de l’avenue le ciel se détendait et le vent, qui venait de l’autre côté du sol, faisait flotter les franges des tentures.
Était-ce bien le numéro gagnant. N’y avait-il pas dans cette façon de m’avertir quelque erreur d’écriture. La façade a changé de couleur; elle tremble au souffle glacé de la nuit et au reflet des lampes qui éclairent trop mal pour calmer cette incertitude.
Douze signes que je ne comprends pas dansent sur le plus large côté du balcon avec les lampes serrées dans les replis mouvants de la voilure.
Le sept, le huit, le neuf. D’où vient que cet ordre m’émeut, moi qui n’ai jamais pu comprendre le sens précis que l’on donnait aux chiffres?
Empty Numbers
I think I remember that if one counted carefully there were no more than twelve numbers on the façade. And I can still even see the 2 a little to the right of the others. Written by hand, a huge hand I wouldn’t want to reappear, it seemed like a horse rearing, eager to jump the live hedge of the balcony. The 2! The other numbers were less legible. But there was still the face motionless behind the shutter and the blur of the blue pupil of an eye.
Suddenly things grew very bright, deflecting the attention of the passersby. A door opened and at the far end of the avenue and the sky slackened and the wind, which was blowing from the other side of the floor, caused the curtain fringes to flutter.
Was it in fact the winning number? Did not this warning signal to me indicate some mistake in writing? The façade has changed color; it trembles at the icy breath of night and at the reflection of the streetlamps whose light is too poor to calm this uncertainty.
Twelve signs beyond my understanding dance on the broadest side of the balcony with lights tucked into the shifting folds of the fabric.
The 7, the 8, the 9. Why does this sequence so move me, I who was never able to understand the precise meaning attributed to numerals?
[RS]
En Marchant à côté de la mort
J’ai perdu ce caractère blanc qui dirigeait les toits. L’esprit des toits, les girouettes—et la pointe des doigts.
En même temps nous avons perdu toutes les lignes qui reliaient les étoiles du ciel et le ciel à la terre. Les lignes de métal. Tous les préparatifs sont faits, les oiseaux partent, quittent la terre pour un a
utre pavé.
Les gardes des courants réguliers sont là, les cavaliers sont là et moi je perds la tête dans ce vent qui entraîne le chemin ouvert et la poussière à travers des pays que l’on ne connaît pas. On voit dans la glace de l’eau les hommes déformés. Je crois qu’ils avancent. Mais le courant inverse les ramène, les plie ou les laisse flotter. Ce ne sont pourtant que des images. Les images des hommes déformées dans un grand courant d’air ou un autre mirage.
Et pas à pas—ils avancent plus près—contre le bord du cadre au dur visage.
Walking Next to Death
I’ve lost that white character that guided the rooftops. The spirit of the rooftops, the weathercocks—and fingertips.
At the same time we’ve lost every line that linked the stars in the sky and the sky to the earth. Lines of metal. The preparations are all made. The birds are taking off, forsaking the earth for other cobblestones.
The guardians of regular tides are here, the horsemen are here, and I lose my head in the wind that drags the open road and the dust across lands no one knows. In the mirroring water we see deformed men. I believe they’re marching. But the backwash carries them off, twisted or floating helplessly. Still, they’re only images. Images of deformed men in a great current of air or some other mirage.
And step by step they come closer—to the edge of the frame with its hard face.
[MP]
L’me et le corps superposés
Dans la chambre l’esprit malade et le corps allongé.
La flamme perce.
Le triangle de la lampe s’oriente au plafond selon le sens de la pièce à côté.
Quand tous les désespoirs se mettent en travers, que la route est barrée.
Quand on n’espère plus qu’en la dernière goutte, la dernière heure, la chaîne relevée.
J’observe le triangle d’un œil distrait par la fièvre et par les battements du cœur qui guide le danger.
Sur le mur opposé au côté de la glace—le gouffre noir, gelé où règnent le vide et le silence menaçants, la possibilité de toutes les morsures—m’apparaissent les paysages réjouis et souriants de rayons de soleil, de cloches lumineuses, de cris filant le long, de couleurs détachées, de trombes claires sur un ciel trop chargé.
Pierre Reverdy Page 7