Pierre Reverdy
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Mais dans l’ovale qui tient le visage tout entier immobile et la mémoire inquiète, trouée, usée par les efforts retenus à jamais—on a précisément la notion du temps qui se remet, de celui qui arrive et la limite de nos mouvements en désordre dans cet espace étroit déjà renouvelé.
Body and Soul Superimposed
In the bedroom the sick mind and the prone body.
The flame pierces.
The triangle of the lamp on the ceiling lines up with the next room.
When all the pains are parallel, there’s no escape.
When there’s no hope for anything but the last drop, the last instant, the chain is lifted.
I examine the triangle with a vision distorted by fever and by heartbeats that guide the danger.
On the wall opposite the mirror—that icy black abyss ruled by a threatening void and an equally threatening silence: the likelihood of every possible laceration—I can glimpse blessed landscapes smiling under sunbeams, luminous bells, shouts filling the air, many different colors, brilliant gusts against an overloaded sky.
But within the oval holding my whole countenance frozen, my memory anxious, lacerated, spent by constantly renewed efforts—just then I have the precise notion of time regained, of someone coming, and the limit of our chaotic movements in that narrow space already renewed.
[RH]
La Tête pleine de beauté
Dans l’abîme doré, rouge, glacé, doré, l’abîme où gîte la douleur, les tourbillons roulants entraînent les bouillons de mon sang dans les vases, dans les retours de flammes de mon tronc. La tristesse moirée s’engloutit dans les crevasses tendres du cœur. Il y a des accidents obscurs et compliqués, impossibles à dire. Et il y a pourtant l’esprit de l’ordre, l’esprit régulier, l’esprit commun à tous les désespoirs qui interroge. O toi qui traînes sur la vie, entre les buissons fleuris et pleins d’épines de la vie, parmi les feuilles mortes, les reliefs de triomphes, les appels sans secours, les balayures mordorées, la poudre sèche des espoirs, les braises noircies de la gloire, et les coups de révolte, toi, qui ne voudrais plus désormais aboutir nulle part. Toi, source intarissable de sang. Toi, désastre intense de lueurs qu’aucun jet de source, qu’aucun glacier rafraîchissant ne tentera jamais d’éteindre de sa sève. Toi, lumière. Toi, sinuosité de l’amour enseveli qui se dérobe. Toi, parure des ciels cloués sur les poutres de l’infini. Plafond des idées contradictoires. Vertigineuse pesée des forces ennemies. Chemins mêlés dans le fracas des chevelures. Toi, douceur et haine—horizon ébréché, ligne pure de l’indifférence et de l’oubli. Toi, ce matin, tout seul dans l’ordre, le calme et la révolution universelle. Toi, clou de diamant. Toi, pureté, pivot éblouissant du flux et du reflux de ma pensée dans les lignes du monde.
Head of Beauty
In the gilded, red, icy but gilded chasm, the chasm where pain lies, a rushing whirlpool drags my bubbling blood through its veins to my body’s flaming core. A mottled misery sinks into the heart’s tender fissures. Inexplicable the strange accidents which occur, yet there’s a discipline here, the spirit of order, of regularity, a spirit common to every questioning despair. O thou who trails after life among flowering bushes rich with the thorns of life, among dead leaves and heroic celebrations, the helpless appeals, the bronze sweepings, the dust of vanquished hopes, the ashes of glory and futile mutinies, thou who will never try again. Thou, inexhaustible source of blood. Thou, strict disaster of torches whom no radiant glow and no icy breath will ever again tempt a thirst to be slaked. Thou, light. Thou, meander of buried love who slips away. Thou, heavenly adornment nailed on the rafters of infinity. Ceiling of contradictory notions. Dizzying weight of hostile powers. Paths confounded in the din of a head of hair. Thou, sweetness and hate—nicked horizon, perfect line of indifference, of oblivion. Thou, this morning, singular in order, in calm, and universal revolution. Thou, nail of diamond. Thou, purity, dazzling pivot of my own thought’s flux and reflux in the lines of the world.
[RH]
L’Invasion
Cette tête
L’œil net
La calme rue du port
Et les bateaux du large
Je prends la direction du vent sur l’avenue
Aux armes des allées
De la ville
En été
Pendant que d’autres ouvrent leurs livres
Traité de médecine
Arithmétique
Géométrie
Les lunettes fermées entre l’œil et la vie
Le jeune étudiant remonte à sa famille
Et l’autre dans la vie
Ayant sauté les grilles
Sans savoir où il va
Et le bateau arrive apportant les moutons
La ville s’est ouverte au flanc
La foule entre
Voilà le premier son de cloche au nouveau la
Des enfants multiformes
Et la tête en feu du compagnon malade
Tout ce qu’il y a
The Invasion
This head
The eye distinct
The calm street of the port
And the boats in from the sea
I take the direction of the wind on the avenue
That bears the coat of arms
Of the city lanes
In summer
While others open their books
A treatise on medicine
Arithmetic
Geometry
Their glasses closed between eyes and life
The young student goes back up to his family
And the other in life
Having climbed over the iron gates
Without knowing where he is going
And the boat arrives bringing the sheep
The city has opened its side
The crowd enters
And now the bell’s first note in a new key
Different kinds of children
And the fiery head of the sick companion
All there is
[JA]
Au bord du temps
Les tiges du soleil penchées sur l’œil
L’homme qui dort
Toute la terre
Et cette tête lourde de peur
Dans la nuit
Ce trou complet
Vaste
Et quand même ruisselant d’eau
Le bruit
L’éclat des timbres mêlé à ceux des verres
Et des rires
La tête bouge
Sur le tapis le corps remue
Et retourne la place tiède
Aux pieds glissants de l’animal
C’est qu’on attend
L’appel du choc
Et le signal de la paupière
Le rayon se détend
Le sommeil
La lumière
Et ce qui reste brille au bord du rocher blanc
At the Edge of Time
The stems of the sun bent over the eye
The sleeping man
The whole of the earth
And this head heavy with fear
In the night
This complete hole
Vast
And even so streaming with water
The noise
The peals of little bells mingled with the clinking of glasses
And bursts of laughter
The head moves
On the carpet the body shifts
And turns over the warm spot
At the slipping feet of the animal
It’s that they’re waiting
For the summons of the shock
And the signal of the eyelid
The ray relaxes
Sleep
Light
And what is left shines at the edge of the white rock
[LD]
Il devait en effet faire bien froid
Il y a moi
Et toutes les sonneries se mettent en branle à la fois dans la maison
Pourquoi apporte-t-
on tant de cloches et de réveils
De la tapisserie où mon corps s’aplatit de profil les mains en forme de plateau demandant grâce je regarde ma vie d’où je me suis retiré
Les distances sont abolies et pourtant tout reste en place
Il manque seulement un peu d’air
L’harmonie des lignes suffisait à maintenir chaque meuble dans l’épaisseur
Mais par moments on ne les reconnaissait pas
Le visiteur est au salon ou devant la porte à attendre après avoir sonné
Et tous ceux qui passent tiennent leur chapeau à la main
Mais à présent je ne peux plus descendre
La tapisserie tremble
Il fait trop froid
It Must in Fact Have Been Quite Cold
There’s me
And all the buzzers in the house went off at once
Why have they brought so many bells and alarm clocks
From the tapestry where my body flattens in profile hands like a platter asking for mercy I look at my life from which I’ve withdrawn myself
Distances were done away with and yet everything stays in place
All that’s lacking is a little air
The harmony of their lines is enough to keep each piece of furniture solid
Yet sometimes they weren’t recognizable
The visitor is in the sitting room or at the door waiting after having rung the bell
And all those who pass by hold their hats in their hands
But I can no longer come down
The tapestry is trembling
It’s too cold
[MH]
À Travers les signes
Le masque qui adhère à ta peau moite, plus ardent ce matin que la couche brûlante du soleil, te cache, te trahit, te déride, te défigure. Tu n’as pas de raison d’aimer ni de haïr les masses mal rangées de la nature. A travers les rayons frisants qui bouleversent les rochers, les troncs des bois, le murmure des bancs et tous les artifices du feuillage, les têtes à peine dessinées, les yeux crevés, les ciels remplis de larmes—tu n’as pas le temps de passer. Contre les bois indifférents, où bondit l’animal sans yeux, aux défilés de la peur toute rouge, la course a son terme prédit, la meilleure raison de vivre où tu trébuches. Toi ou moi dans le même jeu, toi ou moi dans le même lac, au fond, dans la même embrasure. Pourtant, si on relevait un peu le rideau de feuilles mortes, des mots flétris sur la trame trop mal ourdie de tes mensonges—si l’on regardait à travers la grille de tes dents, les derniers soubresauts qui meurent dans ta gorge. Mais je tourne autour du néant. L’air qui gonfle l’espace entier me désespère. Je ne ferai plus rien, ce soir. Peut-être arriverai-je à temps pour ne pas manquer de lumière. La fatigue m’attaque à ce nouveau tournant. Je ne pense plus à rien ni devant ni derrière. La soif brûle au fond de mes reins, mes mains sont plus faibles que la poussière. Ce n’est plus le souci d’aimer qui me soutient, ce n’est pas le bruit de la mer qui remplacera ma prière. Mais la poitrine en feu, la mort à mi-chemin je me couche, à peine épuisé, les lèvres sur les bords glacés de la nuit noire.
Across Signs
The mask that clings to your moist skin, more fiery this morning than the scorching couch of the sun, hides you, betrays you, brightens you, disfigures you. You have no reason to love or hate the ill-arranged masses of nature. You do not have the time to make your way across those stray rays of light that cause confusion to the rocks, the tree trunks, the whispering benches, the artifices of the leafage, the barely sketched-out heads, the blackened eyes, the skies swimming with tears. Against the indifference of the woods, with all their eyeless animals bounding about, all the ravines flushing red with fear, flight has its predicted end, the best reason to go on living, here where you falter. You or I in the same game, you or I in the same lake, to wit, in the same embrasure. Yet, were one just slightly to lift the curtain of leaves, of words withered on the ill-woven web of your mendacities—were one to peek through the bars of your teeth to catch sight of these last gasps now dying in your throat. But I’m turning around the void in circles. The air that swells the whole of space is my despair. I will do nothing more tonight. I will perhaps arrive just in time to catch the light. At the point we’ve now reached, I’m plain beat. I no longer have anything in mind, be it before or behind. Thirst tears at my guts, my hands are frailer than dust. It is not my urge to love that bears me up, it is not the sea-surge that will stand in for my prayer. But my chest on fire, halfway through the path to death I lay myself down to bed, barely exhausted, my lips on the icy borders of black night.
[RS]
Au bas-fond
Vierge et fière sur la lande animée
Elle tamise l’argent des branches
Elle sèche les roseaux qui chantent
Sous les voûtes des ponts tournants
Elle coupe court aux bruits qui mentent
Elle tresse les nattes du vent
Elle tisse la nuit qui l’enroule
Elle émiette le pain noir
Elle étanche le sang qui coule
Sur la piste étoilée des larmes défendues
Et maintenant ombre détruite
Froissée dans les rafales du courant
Pêcheur de mort
Au ressac de la fuite
Allons plus loin
Plus personne n’écoute
Allons au fond des gouffres du remords
In the Hollow
Virgin and proud on the spirited moor
She sifts the silver of branches
She dries the singing reeds
Under the vaults of turning bridges
She cuts short the lying sounds
She plaits the braids of the wind
She weaves the night rolling her about
She crumbles the black bread
She stanches the running blood
On the starry trail of forbidden tears
And now shadow destroyed
Crumpled in the squalls of the current
Fisherman of death
At the undertow of the flight
Let’s go further
No one is listening now
Let’s go deep in the abyss of remorse
[MAC]
Le silence qui ment
Attends attends
Placide dans la fumée des torches
Le souffle déchaîné que rythme la tourmente
Une traînée de grains pleins de vie sur le sol
Comble peu à peu les ornières
Il crie le vent qui change ses ressorts
Dans la course éperdue des destinées conquises
Noir ou blanc
Mais il est rouge au front
A l’intérieur du ciel où l’on chauffe la forge
Attends le moment de tordre ton bâillon
La bouche est faite aussi pour mordre
Pour baver et boire la sueur qui creuse des sillons
Pour rire pour mentir
Pour chanter ta délivrance
Rose et fraîche comme une cicatrice
Elle était plus belle qu’avant
Mais elle ne savait plus quoi dire
The Lying Silence
Wait wait
Placid in the smoke of torches
The breath unloosed tormented into rhythm
A trail of seeds full of life on earth
Fills the ruts bit by bit
He cries the wind changing its springs
In the mad race of conquered fates
Black or white
But his forehead is red
Inside the sky where the forge is heated
Wait for the moment to twist your gag
The mouth is also made to bite
To drool and to drink the sweat digging furrows
To laugh to lie
To sing your deliverance
Pink and cool like a scar
It was lovelier than before
But no longer knew what to say
[MAC]
Sourdine
/>
Rien ne me donne rien
Et ce que je lui donne
Ne me rend pour le mal le bien
Il faut bien que je lui pardonne
Un homme une tige un lien
Pas plus de poids que la parole
Le désespoir qui me déride
Me prend tout ce qui m’appartient
Enfin tout se tient dans le vide
Tiroirs de la mémoire qui ne sont jamais pleins
Entre les bords de l’ombre et le fil de la lampe
Le poids de la matière qui rassure ma main
Je rôde entre les traits de sang
Qui dessinent le corps du monde
La terre dévidée dans l’écheveau du temps
Dans les parages de la nuit
De tout ce que cache ton front
Il filtre un rayon de lumière
Comme un trait de feu sous la porte
Par les paroles de ta bouche
Noiselessly
Nothing gives me anything
And what I give him
Does not return me good for bad
I must pardon him
A man a stalk a bond
No more weight than the word
The despair that cheers me
Takes everything belonging to me
At last everything holds itself in the void
Drawers of memory never full
Between the edges of shadow and the wire of the lamp
The weight of matter which reassures my hand
I prowl between the streaks of blood
Which sketch the body of the world
The earth unreeled in the skein of time
In the approaches of night
From all that your brow hides
A ray of light filters
Like a streak of fire under the door
Through the words of your mouth
[MAC]
À voix plus basse
La chasse est décidée dans le tympan des ailes
Le souci macabre de tenir le secret
Alors qu’il fait dans ta poitrine un froid de neige
Clair et limpide comme une garniture d’été
Tes yeux chargés de feuilles mortes
de listes rouges de condamnés
Tout le long de la rive sans prison
Sans reflets de fenêtres
Au sinistre couchant contre le parapet
L’ombre se coule au bas des murs emplit la ville
Dans une crue gluante à contre sang
Les ailes surchargées d’affronts et de murmures
Les ailes sourdes
Les ailes volant bas