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Pierre Reverdy

Page 5

by Pierre Reverdy

Cependant nous sommes encore assez loin de la mer

  Une suite de collines entoure le creux où l’on voit se perdre

  les signaux des lampes d’équipage

  Des chiffres énormes sont inscrits sur les arbres et peu

  à peu des canots s’avancent sur les lames pour venir

  prendre le signal qui part du phare

  À ce point culminant c’est un oiseau qui se perche

  et qui chante

  Et sa parole a pris le sens du vent

  la direction des îles

  Mais aucun geste de menace ne le ferait partir

  ♦ ♦ ♦

  L’Arc qui entoure ce paysage sinistre et désolé

  perd sa couleur

  Je crois qu’il s’use

  ♦ ♦ ♦

  Et si tout ce que j’ai vu m’avait trompé

  S’il n’y avait rien derrière cette toile

  qu’un trou vide

  Ce qui me rassure un peu c’est que je pourrais toujours me retenir aux bords

  Garder la rampe

  Et laisser sur la terre un léger souvenir

  Un geste de regret

  Une amère grimace

  Ce que j’aurai mieux fait

  Fate Founders

  I question the door open

  on the white wall

  I question the roof

  And the downsloping field

  behind the house

  A hand encloses the soil in its fingers and hurls it toward

  the varicolored sky that here is rust-red like a hare

  All the other animals bolt west

  below

  I stay alone looking into the air where loaded vehicles

  arrive by still-impassable roads

  In winter they are torrents where you hearboats in distress

  founder and the shipwrecked chorus moan

  However we are still rather far from the sea

  A sequence of hills surrounds the hollow where

  you’d see the signals from the crew’s lamps disappear

  Enormous numbers are inscribed on the trees and one

  by one canoes advance waveborne to take

  the signal emerging from the lighthouse

  At this culmination there’s a bird that alights

  and sings

  And his word goes in the wind’s direction

  toward the islands

  But no threatening gesture will make him leave

  ♦ ♦ ♦

  The Arc surrounding this grim landscape

  is losing its color

  I think it’s wearing out

  ♦ ♦ ♦

  And if everything I’ve seen has deceived me

  If there was nothing behind the canvas

  but an empty hole

  What reassures me a bit is that I can always stay on the sidelines

  Hang on

  And leave a faint memory on earth

  A gesture of regret

  A sour expression

  What I did best

  [MH]

  Ce souvenir

  Je t’ai vu

  Je t’ai vu au fond devant le mur

  J’ai vu le trou de ton ombre sur le mur

  Il y avait encore du sable

  Et tes pieds nus

  La trace de tes pieds qui ne s’arrêtait plus

  Comment t’aurais-je reconnu

  Le ciel tenait tout le fond tout l’espace

  Un peu de terre en bas qui brillait au soleil

  Encore un peu de place

  Et la mer

  L’astre est sorti de l’eau

  Un navire passait volant bas

  Un oiseau

  La ligne à l’horizon d’où venait le courant

  Les vagues mouraient en riant

  Tout continue

  On ne sait pas où finira le temps

  Ni la nuit

  Tout est effacé par le vent

  On chante autrement

  On parle avec un autre accent

  Je reconnais des yeux qui sont restés vivants

  Et la pendule qui sonnait dans la chambre

  Une heure en retard

  Le matin vert qui vient quand on n’a pas dormi

  Il y a un gai ruisseau d’eau claire et d’autres cris

  Devant la porte une silhouette qui disparaît

  Un visage dans la lumière

  Et au milieu de tout ce qui vit et se réveille

  La même et seule voix qui persiste

  dans mon oreille

  That Memory

  I saw you

  I saw you in the distance in front of the wall

  I saw the hole of your shadow on the wall

  There was still some sand left

  And your bare feet

  Your footprints that went on and on

  How would I have known you

  The sky took up the whole background the whole space

  At the bottom a little bit of land shining in the sun

  And a little more space

  And the sea

  The star came out of the water

  A ship passed flying low

  A bird

  The line at the horizon from which the current was coming

  The waves laughed as they died

  Everything continues

  No one knows where time will stop

  Or night

  Everything is erased by the wind

  We sing differently

  We speak with another accent

  I recognize eyes which have stayed alive

  And the clock that used to strike in the room

  An hour late

  The green morning that comes after a sleepless night

  There is a laughing brook of clear water and other cries

  In front of the door a silhouette which disappears

  A face in the light

  And in the midst of everything that lives and wakens

  The same and single voice persisting

  in my ear

  [JA]

  Clair hiver

  L’espace d’or ridé où j’ai passé le temps

  Dans le lit de décembre aux flammes descendantes

  Les haies du ciel jetées sur les enceintes

  Et les astres gelés dans l’air qui les éteint

  Ma tête passe au vent du Nord

  Et les couleurs déteintes

  L’eau suivant le signal

  Tous les corps retrouvés dans le champ des averses

  Et les visages revenus

  Devant les flammes bleues de l’âtre matinal

  Autour de cette chaîne où les mains sonnent

  Où les yeux brillent du feu des pleurs

  Et que les ronds de cœurs couvrent d’une auréole

  Les rayons durs brisés dans le soir qui descend

  Clear Winter

  The space of wrinkled gold where I passed the time

  In the bed of December with descending flames

  The hedges of the sky erect on the boundaries

  And the frozen stars in the air which extinguishes them

  My head goes on to the north wind

  And the faded colors

  The water following the signal

  All the bodies recovered in the field of showers

  And the faces come back

  Before the blue flames of the morning hearth

  Around that chain where hands sound

  Where eyes shine with the fire of tears

  And which discs of hearts cover with a halo

  The hard rays broken in the falling evening

  [JA]

  Au bout de la rue des astres

  Les lunettes s’inscrivent exactement dans la forme nouvelle du ciel. Les deux figures se rapprocheraient-elles pour regarder? La lune et le soleil attendent en gardant la distance.

  Cependant les heures tombent plus lourdes et plus longues qu’autrefois.

  Puis, ce sont des paupières qui se ferment, des nuages qui passent.

  Et un mo
ment de calme et de repos pour nous qui marchons depuis si longtemps. A un signal donné, une main plus fine, aux ongles rouges, soulève un rideau qui arrêtait le jour. Et l’on voit les rayons qui dorment. L’eau qui flotte sur l’herbe. Le numéro. Et la rue, où ne passe personne, enveloppée dans un grand manteau noir qui, de temps à autre, se déplace.

  At the End of the Street of Stars

  The eyeglasses are exactly inscribed within the new form of the sky. Will these two figures approach each other to have a look? Sun and moon await, keeping their distance.

  Meanwhile the hours are falling heavier and longer than in days gone by.

  Followed by eyelids closing, clouds passing.

  And a moment of respite for us who have been on the road forever. At a given signal, a finer, red-fingernailed hand raises a curtain that put an end to the day. And the sunrays can be seen sleeping. Water afloat on the grass. The number. And the street, where no one passes, wrapped in an enormous black cloak which, now and then, moves this way and that.

  [RS]

  Temps de mer

  Au large, charrié par les flots de lune à la crête des vagues, l’air un moment encore était en feu. Des matelots chantent en dépliant le soir avec leurs voiles. L’Orient étale ses mystères sur la pierre dure du quai. Leurs yeux sont pleins d’images imprécises. Et leurs souvenirs dans des sacs bien garnis. Le phare, une étoile basse qui tourne. Et les visions lointaines se rapprochent. Les pays se mêlent aux climats. Le douanier s’endort cloué à la guérite. Et son ombre s’en va. En passant des bâtiments s’enfoncent dans l’épaisseur nocturne en tirant un dernier coup de feu. Le soleil fuse. Les mâts s’étendent. Les flots sans se lasser vannent des sacs d’étoiles. Et la poussière d’eau danse avec leurs reflets.

  Sea Weather

  Out at sea, carried away by the surges of moonlight on the crests of waves, the air was on fire for one slight moment more. Sailors strike up sea-shanties while unfurling the evening hours with their sails. The Orient spreads forth its mysteries on the hard stone of the quai. Their eyes are filled with images lacking precision. And their memories stowed in well-stocked bags. The lighthouse, a low star in rotation. And the distant visions draw near. Countries and climates exchange zones. The customs official nods off in the arms of his shelter. And his shadow vanishes away. Passing among the ships sinking into the thick of night, shooting off one last round of gunfire. The sun fuses. The masts stretch out. The tireless sea-surge winnows sacks of stars. And the motes of water cavort with their reflections.

  [RS]

  Voyage en Grèce

  J’aurai filé tous les nœuds de mon destin d’un trait, sans une escale; le cœur rempli de récits de voyages, le pied toujours posé sur le tremplin flexible des passerelles du départ et l’esprit trop prudent surveillant sans cesse les écueils.

  Prisonnier entre les arêtes précises du paysage et les anneaux des jours, rivé à la même chaîne de rochers, tendue pour maîtriser les frénésies subites de la mer, j’aurai suivi dans le bouillonnement furieux de leur sillage, tous les bateaux chargés qui sont partis sans moi. Hostile au mouvement qui va en sens inverse de la terre et, insensiblement nous écarte du bord; regardant, le dos tourné à tous ces fronts murés, à ces yeux sans éclat, à ces lèvres cicatrisées et sans murmures, par-dessus les aiguilles enchevêtrées du port qui, les jours de grand vent, du fil de l’horizon tissent la voile des nuages. En attendant un autre tour. En attendant que se décident les amarres; quand la raison ne tient plus à la rime; quand le sort est remis au seul gré du hasard. Jusqu’au jour où j’aurai pu enfin prendre le large sur

  un de ces navires de couleur, sans équipage, qui vont, en louvoyant, mordre de phare en phare comme des poissons attirés par la mouche mordorée du pêcheur. Courir sous la nuit aimantée, sans une étoile, dans le gémissement du vent et le halètement harassé de la meute des vagues pour, lorsqu’émerge enfin des profondeurs de l’horizon sévère, le fronton limpide du matin, aborder, au signal du levant, l’éclatant rivage de la Grèce—dans l’élan sans heurt des flots dociles, frémissant parmi les doigts de cette large main posée en souveraine sur la mer.

  Journey to Greece

  I shall have paid out all the knots of my destiny at a single go, without so much as a call at port; my heart filled with travelers’ tales, my foot ever poised on the springy gangplanks of departure, and my overcautious mind ever on the lookout for reefs.

  Imprisoned within the acute aretes of the landscape and the links of the days, bound to the same chain of rocks stretched wide to master the sudden frenzies of the sea, I shall have followed in the angry churning wakes of all the laden ships which have set sail without me. Hostile to the motion that goes in the opposite direction of the earth and imperceptibly distances us from its edge; watching, my back turned to all these walled-up faces, all these stony stares, all these scarred and murmurless lips, looking out over all the tangled needles of the port which stitch the sails of the clouds with the thread of the horizon. Waiting for another turn. Waiting for the moorings to make up their minds; when reason no longer depends on rhyme; when fate is rendered back to the whim of chance. Until the day I shall have at last been able to take to the open sea on one of those colored, crewless ships which tack this way and that, nibbling their way from one lighthouse to the next, like fish lured by the mottled glint of fishermen’s flies. To rush ahead under the starless loadstone of night amid the wailings of the wind and the exhausted pantings of the packs of waves, and then to encounter the limpid pediment of morning at last emerging from the depths of the severe horizon at the signal given from the east, to make land on the radiant shores of Greece—in the quiet surge of these well-tamed waves, ashimmer among the fingers of this huge hand extending its sovereign reach over the sea.

  [RS]

  Comme on change

  Qu’on nous raconte cette histoire

  Qu’on nous dise ce qu’il est devenu

  Que personne autre qui lui ne parle plus

  Il rit

  La rue est noire

  La nuit vient doucement

  Et l’esprit s’abandonne

  À d’autres mouvements

  Dans le fond à genoux sur le tas de pierres

  Et les mains liées

  Tous ceux qui pardonnent

  Au cœur bourrelé

  Ils sont encore tous là derrière

  Les regards étoilés

  Tous les noms confondus

  Les rires étouffés

  Les numéros perdus

  Enfin le vent brutal les a tous dispersés

  Et seul il s’en allait dans l’ombre sans écho

  Il regardait le ciel le mur la terre et l’eau

  L’histoire le remords

  Tout était oublié

  Ce n’était plus du tout le même

  Au coin quand il s’est retourné

  How to Change

  Let somebody tell the story

  Let somebody say what happened to him

  Let nobody else talk anymore

  He laughs

  The street is black

  Night comes softly

  And the spirit abandons itself

  To other movements

  At the bottom kneeling on a heap of stones

  With hands bound

  All those who forgive

  The tortured heart

  They are all still back there

  Starry-eyed

  All the names confused

  The laughs stifled

  The numbers lost

  At last the brutal wind scatters them all

  And he goes alone into echoless shadow

  He has seen heaven wall earth water

  History remorse

  It’s all forgotten

  It’s not the same at all anymore

  At the corner when he turns around

  [KR]

  Nature morte-portrait

  Le nil le calendrier et la blague à tabac

  Nature

  Comme doit
être la peinture

  Morte

  Et la littérature

  Une tête sans chevelure

  Des yeux en trait

  Une virgule

  Un nez plat un méplat

  Au front

  Mon portrait

  Mon cœur bat

  Et c’est la pendule

  Dans la glace je suis en pied

  Ma tête fume

  Still Life-Portrait

  Cigarette papers datebook and tobacco pouch

  Life

  Ought to be like painting

  Still

  And literature

  A hairless head

  Eyes straight

  Comma

  A flat nose a plane

  On the forehead

  My portrait

  My heart beats

  It’s an alarm clock

  In the mirror I’m full length

  My head smokes

  [KR]

  Spectacle des yeux

  Les têtes qui dépassaient la ligne sont tombées

  Tout le monde crie aux fenêtres

  D’autres sont aussi dans la rue

  Au milieu du bruit et des rires

  Il y a des animaux qu’on n’avait jamais vus

  Les passants familiers

  Et les visages d’or

  Les voix sur les sentiers

  Et les accents plus forts

  Puis vers midi le soleil les clairons

  Les hommes plus joyeux qui se mettent à rire

  Les maisons qui ouvrent leurs yeux

  Les seuils s’accueillent d’un sourire

  Quand le cortège flotte dans la poussière

  L’enfant aux yeux brûlés d’étonnement

  Contre la femme en tablier bleu

  L’enfant blond et l’ange peureux

  Devant ces gens venus d’ailleurs

  qui ne ressemblent pas à ceux que l’on connaît

  Avec qui l’on voudrait partir

  Étrangers merveilleux qui passent sans mourir

  Le soir rallume ses lumières

  Le spectacle dresse ses feux

  La danseuse enflammée sort du portemanteau

  Les maillots gonflés se raniment

  La fortune court sur le corps

  La lune roule dans la piste

  On saute à travers ce décor

  Pendant que l’ombre basse équivoque du cirque

  Tourne avec les clameurs

  Et que l’enfant rêveur aux songes magnifiques

  Pleure sur sa laideur

  Spectacle for the Eyes

  The heads that got out of line have fallen

  Everybody yells out the windows

  Others are also in the street

 

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